L’église Sainte-Anne de Gassicourt à Mantes-la-Jolie  

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Cette église a été visitée en mai 2017 par Alain et Anne-Marie Le Stang. Certaines images de cette page ont été prises lors de cette visite, les autres ont été extraites de galeries d’Internet.

La page du site Internet Wikipédia décrivant cette église est abondamment fournie en textes et images. Chacune des parties du bâtiment est décrite avec une très grande minutie et nous y avons beaucoup appris. Un regret cependant : si les descriptions sont minutieuses, les justifications nous semblent un peu courtes. Donnons ici des extraits de ce texte de Wikipédia :

« L'église Sainte-Anne de Gassicourt est une église catholique paroissiale de style roman située à Mantes-la-Jolie, en France. Ce n'est pas la première église en ce lieu. En 1074, un prieuré est fondé auprès de l'église primitive. En 1075, ce prieuré est donné à l’ordre de Cluny, et dédié à saint Sulpice.

À partir du début du XIIe siècle, les moines construisent une nouvelle église dans le style roman normand. Elle est de plan basilical, et se caractérise par un style austère. La nef de cinq travées reste très authentique, et se caractérise par ses deux rangées de quatre colonnes isolées aux chapiteaux d'une facture archaïque. [...]

Histoire de l’église

La nef est datée du début du XIIe siècle par Eugène Lefèvre-Pontalis (1919)et Anne Prache (1983). Elle est initialement recouverte d'une charpente lambrissée. La sculpture archaïque des chapiteaux pourrait suggérer une date antérieure, mais Lefèvre-Pontalis insiste sur le point que le profil des tailloirs indique clairement le XIIe siècle. Vers la fin du règne de saint-Louis, soit au troisième quart du XIIIe siècle, le transept et le chœur sont voûtés d’ogives, et leurs fenêtres sont agrandies et munies de délicats réseaux gothiques rayonnants. Les contreforts aux angles du chœur sont refaits dans le même contexte. Vers la fin du XVIe siècle, la nef est à son tour voûtée d'ogives, avec des nervures piriformes d'inspiration gothique flamboyante. [...]

Entre 1855 et 1876, l'église est restaurée sous la direction de l’architecte en chef des monuments historiques Alphonse Durand. Cette restauration est assez radicale pour les murs de la nef, et les bas-côtés sont presque entièrement bâtis à neuf. Le bas-côté nord est même élargi, et recouvert d'une charpente qu'Eugène Lefèvre-Pontalis qualifie de mal conçue. L'auteur signale aussi les huit petites fenêtres modernes. Elles semblent en revanche correspondre à la configuration d'origine, comme le montrent les traces de telles fenêtres bouchées dans le mur du sud. Le bas-côté sud est voûté d'ogives par Durand, et doté d'un portail latéral qui n'existait pas sous cette forme auparavant. L'intérêt archéologique des bas-côtés est donc réduit, hormis les arcades vers la nef et les croisillons, qui sont toujours celles d'origine, et les vestiges des ouvertures anciennes dans le mur du sud. Entre-temps, l'église est classée monument historique par liste de 1862. En 1944, sous la Seconde Guerre mondiale, elle est fortement endommagée par les bombardements. La restauration qui s'ensuit dure jusqu'en 1963. Les voûtes de la nef et du bas-côté sud sont supprimées, et remplacées par des charpentes lambrissées qui permettent à ces parties de retrouver leur état primitif. [...] »


Commentaires sur le texte ci-dessus

« Ce n'est pas la première église en ce lieu. En 1074, un prieuré est fondé auprès de l'église primitive. [...] À partir du début du XIIe siècle, les moines construisent une nouvelle église dans le style roman normand. » ! On retrouve la ritournelle habituelle : « Un texte daté de ... (en général une date avant l’an mille, ici la date est 1074) nous indique qu’il existait en cet emplacement une église ... mais ce n’est pas l’église que l’on voit puisque l’église que l’on voit a été construite au XIIe siècle. ». Le tout est énoncé sans preuve, sans vérification pour savoir s’il n’existe pas des restes de cette église antérieure.

«La nef est datée du début du XIIe siècle par Eugène Lefèvre-Pontalis (1919)et Anne Prache (1983). ». La sculpture archaïque des chapiteaux pourrait suggérer une date antérieure, mais Lefèvre-Pontalis insiste sur le point que le profil des tailloirs indique clairement le XIIe siècle. Nous aurions aimé rencontrer Eugène Lefèvre-Pontalis (au vu de la date de 1919, cela risque d’être difficile), afin qu’il nous décrive le profil d’un tailloir du XIIe siècle, puis pareillement d’un tailloir du XIe siècle, du Xe siècle, du IXe siècle, du VIIIe siècle … Parce que nous ne le savons pas. Et nous doutons qu’un quelconque historien de l’art le sache, tant cette connaissance est complexe.

Au-delà de ces estimations de datation que nous estimons hasardeuses et non fondées, nous pensons qu’il faudrait mettre un peu de bon sens dans ces raisonnements. Les personnes qui ont étudié cette église nous affirment qu’elle a été construite au début du XIIe siècle, soit vers 1110. Les archéologues qui ont étudié la cathédrale gothique de Noyon donnent la date de 1145 pour la construction du chœur et du transept (voir sur notre site à la page concernant Noyon). La date de la construction de la basilique de Vézelay qui est romane, doit logiquement s’inscrire entre ces deux dates, soit vers 1130. En l’espace de trois générations seulement, il y a construction de trois bâtiments fondamentalement différents : l’aîné construit un édifice non voûté (art romain), un architecte de l’âge de son fils réalise un édifice voûté de voûtes en plein cintre (art roman), un autre de l’âge de son petit-fils élabore un édifice voûté en croisées d’ogives en utilisant des arcs-boutants pour contrebuter les poussées (art gothique). Tout cela dans une sorte de claquement de doigts. Tout cela apparaît irréaliste. Si on suit à la lettre ces diverses informations apportées par des spécialistes ayant « pignon sur rue », on est obligé d’en déduire que l’architecture romaine a été utilisée pendant 700 ans, de l’an 400 à l’an 1100, l’architecture romane pendant 50 ans, de l’an 1100 à l’an 1150, et l’architecture gothique pendant 350 ans, de l’an 1150 à l’an 1500. Cette répartition est dommageable pour tous car, d’une part, elle crée artificiellement une discontinuité entre architecture romaine et architecture romane, puis entre architecture romane et architecture gothique, et, d’autre part, elle ignore les évolutions qui ont pu se produire à l’intérieur de chaque type d’architecture. Nous pensons qu’il y a un grand défaut d’harmonisation entre les divers spécialistes.


L’extérieur de l’édifice

L'image 4 fait apparaître une nette différence entre les parties romane, à gauche, et gothique, à droite. L’aspect gothique du chevet est confirmé par l'image 3. Cependant cette observation directe entre en contradiction avec le plan de l'image 9. Sur ce plan, les murs du transept et du chœur, en tracé plein noir, sont datés du XIIe siècle, contemporains aux colonnes de la nef, antérieurs aux murs extérieurs de la nef, résultats d’une restauration ultérieure. Il y a donc là un réel problème. Mais, selon l’adage, « Ne jamais dire : il y a un problème, mais plutôt, il y a une opportunité ! ». Dans le cas présent, la résolution de ce problème créerait, si elle se révèle exacte, une réelle opportunité, une avancée dans nos travaux sur l’évolution de l’architecture. Nous aurons donc l’occasion d’y revenir.

Pour le moment, intéressons nous à la façade Ouest (images 1 et 2). Cette façade aurait subi plusieurs modifications, la principale concernant la partie centrale (image 5). On y découvre un portail monumental (image 6) surmonté d’une grande rosace non compartimentée (image 7). Nous pensons que ces deux réalisations ont été installées sur une façade plus ancienne durant la période romane tardive (seconde moitié du XIIe siècle). En effet, nous avons constaté que, si les architectes de monuments préromans connaissaient l’oculus, fenêtre ronde de petites dimensions, celui-ci était peu utilisé dans la période romane. La fenêtre ronde de grandes dimensions semble apparaître assez tardivement dans l’art roman. Il semblerait que les constructeurs romans aient maîtrisé les techniques permettant de construire de grandes fenêtres. Ce dernier point de vue peut apparaître complètement stupide : si on est capable de faire un trou dans un mur, on peut faire un trou plus grand ! Ce n’est pas aussi simple ! Si on fait un trou, c’est pour faire entrer la lumière … mais pas le froid. Il faut donc boucher le trou avec un matériau translucide. Ce matériau peut être (ce qui a probablement le cas durant le premier millénaire) une fine plaque d’albâtre translucide ou du papier huilé. Mais chacun de ces matériaux a ses défauts et avant l’an mille, ils ne devaient plus être utilisés. Il reste le verre. Mais, là encore, des questions demeurent : comment réaliser de grandes plaques de verre ? Il a fallu inventer la technique du soufflage du verre, puis du vitrail. Il y a aussi un autre problème dont nous ne connaissons pas la solution : comment se fait-il que ces grandes surfaces vitrées puissent résister au vent ?

Cette rosace devrait donc être une œuvre d’art roman tardif. Qu’en est-il du portail ? Nous pensons que les deux œuvres doivent être contemporaines. Nous nous basons sur le fait que chacune des deux est entourée d’une bande formée d’un feston d’arcatures ou de conques. Cela est bien visible sur l'image 8 en ce qui concerne le portail : l’archivolte est formée d’une succession d’arcatures évidées en conques et soutenues par des modillons sculptés de masques. Pour la rosace, voir la partie supérieure de l'image 7 : on a le même type d’arcatures mais pas les modillons.

On remarque, sur le plan de l'image 9, que le vaisseau central de la nef est voûté de croisées d’ogives. Cela est surprenant car on ne voit pas de croisée d’ogives sur les images 10 et 12. Par contre, on repère des départs d’ogives sur l'image 11. Cela vient, selon nous, du fait que l’image est ancienne. Tout comme l'image 9, elle doit reproduire un état ancien de l’édifice, avant la restauration de celui-ci. Au cours de cette restauration, on a voulu reconstituer l’état primitif de cette église en supprimant les voûtes qui avaient été ajoutées au XVe siècle, et qui probablement menaçaient la stabilité de l‘édifice.


La grande surprise ! Des chapiteaux, des impostes, des arcs à double rouleau

Au cours de notre analyse des images de cette église, nous n’avons pas été surpris de voir une nef à trois vaisseaux dont le vaisseau principal, surhaussé par rapport aux collatéraux, était porté par des colonnes cylindriques et des chapiteaux. Le cas est fréquent ; c’est même presque la règle pour les basiliques paléochrétiennes. La première surprise a été de découvrir une imposte (image 25). Nous avons réalisé au cours de nos recherches qu’il y a une grande différence entre le chapiteau et l’imposte. Le chapiteau, souvent (mais pas toujours) surmonté d’un tailloir, a une forme d’entonnoir. Il est très épais, parfois plus haut que large. La comparaison avec un entonnoir est bonne dans la mesure où le chapiteau est censé canaliser les forces vers le pilier situé en dessous. Comme pour la collecte des eaux de pluie d’un toit, les arcs correspondraient aux gouttières, les chapiteaux, aux réceptacles, et les colonnes, aux descentes. L’imposte est en général de même section horizontale que le pilier qu’elle surmonte. Elle est de faible épaisseur. Sa mission est d’étaler les forces sur toute la face supérieure du pilier, celui-ci étant formé de pierres assemblées.

Nous avons rencontré à de nombreuses reprises des impostes, celles-ci étant posées sur des piliers ou des pilastres à section rectangulaire. En résumé, nous avons déjà vu des chapiteaux et des impostes, mais pas les deux à la fois.

À cela s’ajoute le fait que les arcs sont à double rouleau.

Dans notre étude concernant les nefs à piliers à section rectangulaire, nous avons distingué 4 cas principaux :

1. Nefs à piliers de type R0000 : Piliers à section rectangulaire et arcs à un seul rouleau.

2. Nefs à piliers de type R1010 : Piliers à section rectangulaire sur lesquels sont adossés côtés Est et Ouest des colonnes semi-circulaires ou des pilastres portant les arcs séparant la nef des collatéraux. Les arcs sont en général à double rouleau.

3. Nefs à piliers de type R1110 : On a adossé au pilier précédent de type R1010, du côté du collatéral, une demi-colonne ou un pilastre portant un arc doubleau supportant en partie la voûte du collatéral (c’est la première phase du voûtement d’une église).

4. Nefs à piliers de type R1111 : On a adossé au pilier précédent de type R1110, du côté du vaisseau central, une demi-colonne ou un pilastre portant un arc doubleau supportant en partie la voûte du vaisseau central (c’est la deuxième phase du voûtement d’une église).

Ces quatre cas correspondraient aux phases d’évolution de l’architecture des églises : architecture « romaine » pour les nefs à piliers de type R0000 et R1010, architecture « romane » pour les nefs à piliers de type R1110 et R1111.

Nous ne pouvons faire la même distinction pour les nefs à colonnes (de section circulaire) mais, comme dans le cas présent, les arcs sont doubles, nous pouvons établir une correspondance avec les nefs à piliers de type R1010 (cas n°2 : nefs à vaisseaux charpentés).

Il reste le problème du mélange de chapiteaux et d’impostes rencontré ici, semble-t-il, pour la première fois. Examinons l'image 15 de la partie du collatéral Nord jouxtant avec le transept. Au premier plan et à droite, on voit un chapiteau surmontant une colonne cylindrique. Ce chapiteau participe au support d’un arc. L’autre support de l’arc est une imposte située en second plan, toujours à droite. Cette imposte est placée sur un pilier. Un pilastre est adossé à ce pilier à sa gauche. Il porte une autre imposte qui assure le support avec l’arc de jonction entre le collatéral Nord et le transept.

On a donc bien ici l’association entre, d’une part, colonne cylindrique et chapiteau, et d’autre part, piliers rectangulaires et impostes.

Mais comment se fait-il qu'auparavant nous n’ayons jamais vu de présence simultanée de chapiteaux et d’impostes ?

La réponse, nous sommes allés la chercher à la page concernant Saint-Nectaire (Puy-de-Dôme/France). Dans cette page, l'image 23 montre un arc reliant, à gauche, une colonne, et, à droite un pilier rectangulaire. Cet arc ne repose pas sur une imposte mais sur un chapiteau posé sur une colonne semi-cylindrique adossée au pilier rectangulaire.

Il s’agit donc de deux approches différentes dans des situations identiques. Mais cela nous permet de comprendre qu’il y a eu simultanéité entre la pose des impostes et la pose des chapiteaux. Ce qui au début ne paraissait pas évident (nous pensions qu’il avait pu y avoir deux étapes différentes de travaux).

Jusqu’à présent, nous avions beaucoup de difficultés à dater les nefs à piliers cylindriques (préromanes ? ou romanes ?). L’étude fine de celle-ci devrait permettre, si ce n’est de les dater, du moins d’améliorer leurs datations.

Il y a mieux ! Examinons la nef (image 12) : il y a 8 colonnes et donc 8 chapiteaux ; et, à chaque bout de rangée, une imposte et il y a donc 4 impostes.

Examinons à présent l’arc de jonction entre le le collatéral Nord et le transept (image 13) : 2 impostes ; le même arc mais côté Sud : 2 impostes.

L’arc triomphal (images 10 et 16) : 2 impostes.

L’arc absidal (vu en premier plan sur les images 17 et 18 : l'image 17 a été prise à l’intérieur du chœur en direction du transept, l'image 18 a été prise à l’intérieur du transept en direction du chœur) : 2 impostes.

Les arcs de communication entre la croisée du transept et les croisillons Nord et Sud : impostes à gauche et à droite sur les images 17 et 18 : 4 impostes.

Donc en tout 12 impostes Et pas une de plus ! La remarque peut paraître stupide (un décompte inutile) mais elle est essentielle. Examinons l'image 18 qui représente en premier plan le transept, et, en second plan, le chœur. L’arc absidal est visible en premier plan mais il n’y a pas d’arc en plein cintre visible au fond du chœur. Et, vérification faite, il en est de même pour les croisillons Nord et Sud.

Mais si ces arcs (absidal, du croisillon Nord, du croisillon Sud) ont été construits, c’est pour permettre de communiquer avec les pièces correspondantes. Ces pièces n’étaient pas voûtées à l’origine, car sinon, il y aurait des restes des arcs en plein cintre qui soutenaient les voûtes.


Conclusions

Cette église qui, aux débuts de notre analyse, semblait de moindre intérêt, se révèle d’une grande importance sur plusieurs points. Tout d’abord le plan de l'image 9 un peu surprenant semble correspondre à la réalité. L’église semble avoir été construite d’un seul jet : nef, transept et chœur. Cependant, les voûtes n’existaient pas à l’origine. Jusqu'à présent, nous avions de la difficulté à concilier les évolutions des plans au sol avec celles des plans en élévation. Nous savions que des questions
comme : de quand date l’invention du transept ? de quand date l’invention des voûtes ? n’avaient pas de réponse simple car ces diverses inventions avaient subi un long processus d’évolution, un processus que nous avions commencé à imaginer (pour les transepts ; d’abord transept bas et non débordant, puis transept haut et débordant ; pour les voûtes : piliers R0000, puis R1010, puis R1110, puis R1111). Mais il pouvait y avoir des interférences : l’invention du transept a-t-elle précédé celle des voûtes ou le contraire ?

Nous avons ici l’exemple d’une église analogue à une basilique à piliers de type R1010 (donc une église ayant précédé les églises voûtées) et à transept haut et débordant (donc un transept élaboré, voulu dès l’origine ; plan en croix).

Cela nous permet par exemple de reprendre l’étude sur la Madeleine de Béziers. On sait que cette église est à piliers de type R0000 (donc plus ancienne que celle-ci). Mais à une certaine époque, on a décidé de construire dans cette église un transept bas et non débordant (donc cette nouvelle construction est antérieure à celle de Sainte-Anne de Gassicourt). Cela permet de réactualiser les constructions pour Sainte-Madeleine de Béziers.


Datation envisagée pour l’église Sainte-Anne de Gassicourt à Mantes-la-Jolie : an 950 avec un écart de 100 ans.